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samedi , 24 janvier 2026
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CAN : vers un tournoi premium, au risque de l’ADN du football africain ?

À la veille du coup d’envoi de la CAN 2025, la Confédération africaine de football (CAF) ouvre une nouvelle séquence de son histoire. À partir de 2028, la Coupe d’Afrique des nations se disputera désormais tous les quatre ans. Une annonce faite ce samedi 20 décembre 2025, dans un contexte chargé de réformes, qui dépasse largement la seule question du calendrier.

La CAN 2025 s’inscrit ainsi dans une mutation structurelle profonde. En rompant avec la périodicité biennale, la CAF invoque plusieurs arguments : renforcer l’attractivité de la compétition, créer de la rareté, réduire les frictions récurrentes avec les clubs et mieux s’articuler avec le calendrier international. La logique est cohérente sur le papier. Mais derrière cette rationalité affichée, une question centrale émerge : que devient l’ADN même des compétitions africaines dans cette transformation progressive vers un modèle plus professionnalisé et plus marchand ?

La tentation du premium, révélatrice d’un changement de modèle

Les premiers signaux de cette bascule sont déjà perceptibles. La CAN 2025 marque une évolution notable dans la gestion des droits de diffusion. L’accès intégral à la compétition ne repose plus uniquement sur les chaînes nationales gratuites, une partie des rencontres étant désormais liée à des offres payantes. Cette configuration, inédite à cette échelle, traduit une volonté claire de valorisation économique de l’événement.

L’objectif est assumé : faire de la CAN un produit rare, attractif pour les diffuseurs et les partenaires commerciaux. Mais cette orientation installe un paradoxe difficile à ignorer. Les infrastructures sont construites grâce à l’investissement public, tandis que l’accès au spectacle devient progressivement conditionné par le pouvoir d’achat. Ce décalage nourrit un questionnement social profond et interroge le lien historique entre la CAN et les populations qui la portent.

Héritage social et ADN africain sous tension

La Coupe d’Afrique des nations n’est pas un tournoi ordinaire. Elle est un fait social, culturel et identitaire ; un moment de communion populaire qui dépasse le cadre strictement sportif. Dans son format biennal, elle offrait un espace d’expression régulier aux nations dites petites, favorisait l’émergence et entretenait la dynamique d’imprévisibilité propre au football africain.

Le passage au cycle quadriennal modifie cet équilibre. La rareté peut renforcer la valeur symbolique et économique, mais elle rigidifie aussi l’accès à la performance. Pour les sélections moins structurées, chaque édition manquée représente désormais un cycle entier sans exposition majeure. Le temps long tend mécaniquement à avantager les puissances déjà établies, au détriment de cette capacité du football africain à produire des trajectoires inattendues.

Ligue des nations africaine : un modèle importé, un contexte différent

Pour compenser l’espacement entre deux CAN, la CAF envisage la mise en place d’une Ligue des Nations africaine, inspirée du modèle européen. L’idée vise à maintenir une activité compétitive régulière et à structurer le calendrier des sélections nationales. Mais la comparaison trouve rapidement ses limites.

L’Europe s’appuie sur un écosystème relativement homogène, des ligues puissantes et des ressources financières stables. Le contexte africain est plus fragmenté, marqué par de fortes disparités économiques et logistiques. Introduire une compétition intermédiaire ne garantit ni le même impact sportif, ni la même adhésion populaire. Le risque est de multiplier les formats sans recréer l’âme de la CAN, ni son rôle d’ascenseur sportif et symbolique.

Le CHAN, angle mort d’une réforme structurelle

Cette reconfiguration globale soulève alors une autre question, plus discrète mais essentielle : quel avenir pour le Championnat d’Afrique des Nations (CHAN) ? Conçu pour valoriser les championnats locaux et les joueurs évoluant sur le continent, le CHAN conserve officiellement son format. Mais dans un système de plus en plus orienté vers la visibilité internationale et la rentabilité, il apparaît structurellement fragilisé.

Peu générateur de revenus et moins exposé médiatiquement, le CHAN risque d’être relégué à un rôle secondaire, alors même que la « premiumisation » de la CAN renforce le besoin d’un espace dédié au football local. La Ligue des Nations africaine, centrée sur les sélections A, ne répond pas à cet enjeu. Cette situation révèle une hiérarchisation implicite des priorités, au détriment du développement des compétitions domestiques.

Autonomie de la CAF et pressions extérieures

Enfin, cette mutation interroge l’autonomie réelle de la CAF. L’idée d’une CAN quadriennale avait déjà été évoquée dans le débat international, notamment par les instances dirigeantes du football mondial. Même si la CAF revendique sa souveraineté décisionnelle, l’accumulation des ajustements notamment les reports, les changements de dates, les adaptations calendaires, alimente le sentiment d’une institution contrainte de composer en permanence avec des pressions extérieures.

Longtemps disputée en janvier sans bouleverser l’ordre établi, la CAN semble aujourd’hui sommée de se réinventer pour trouver sa place dans un calendrier mondialisé. Cette succession de contorsions interroge la capacité de la CAF à s’adapter sans diluer l’essence même de sa compétition phare.

Tout compte fait, la réforme quadriennale n’est pas, en soi, le cœur du problème. Elle agit comme un révélateur. Celui d’une CAN engagée dans une transformation profonde, tiraillée entre professionnalisation, logique marchande et fidélité à son ADN. La question n’est plus seulement de savoir quand la CAN se joue, mais ce qu’elle choisit de rester : un produit premium mondialisé ou une compétition enracinée, populaire et fondamentalement africaine.

Emmanuel TETE

Crédit photo : Arnaud BOCCO

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